
détails des lots 67, 68 et 69 de la vente du 27 mars 2010 à la Galerie de Chartres
Dina Vierny fut une familière de la Galerie de Chartres. Les collectionneurs se souviennent de sa participation enthousiaste aux ventes spécialisée de poupées, automates et jouets. Sa « campagne », était à une demi-heure de Chartres.
Elle fut une amie auprès de qui j’ai beaucoup appris. Je me permets d’employer ce mot car elle-même l’employait. C’était une grande dame avec un caractère fort et profondément bon.
Curieuse de tout, elle avait une collection de vitraux qu’elle nous a confiée il y a un an, juste avant de mourir.
J’ai suivi les difficultés qu’elle a dû surmonter avec ses deux fils pour que sa fondation puisse ouvrir le musée Maillol.
En l’absence du soutien des banques et des pouvoirs publics, elle a dû se séparer dans les années 1995 de plusieurs collections dont celle des bébés et poupées. Un musée de la poupée devait coexister dans la cour du musée Maillol, derrière la Fontaine des Quatre Saisons de Bouchardon. Hélas, la France n’a pas eu ce musée de la poupée française.
Et pourtant, elle savait défendre la poupée. Je me souviens d’un déjeuner en compagnie d’experts, notamment en tableaux anciens et modernes qui « ricanaient » et se moquaient des collectionneurs de poupées. Elle leur cloua le bec comme elle savait si bien le faire. Je ne me souviens plus des paroles exactes, mais j’ai toujours la musique des mots en tête et les paroles auraient pu être les suivantes :
« Ce qui m’intéressait, c’était de montrer que la poupée est une œuvre d’art. Il m’a fallu des années pour comprendre que ça l’était, au fil des ventes aux enchères en France, en Allemagne, en Angleterre, où je découvrais de véritables merveilles. Le jouet depuis toujours accompagne l’être humain. C’est un témoin social. Il peut être une véritable sculpture aussi, ciselée, peinte et habillée avec amour et parfois avec du génie. Je suis la première à en avoir parlé et à l’avoir exposé dans des musées. Je veux dire dans des musées autres que les musées de poupées existant. Non, la poupée peut être sublime, peut être une œuvre d’art absolue. Et j’ai réuni une collection qu’on jugeait la plus belle du monde, avec des objets d’une rareté extraordinaire, mais surtout, d’une très grande beauté artistique. Les Rembrandt et les Renoir des poupées ! Et j’ai dû, la mort dans l’âme, disperser cette collection. Plus de mille poupées ! »[1]
Mais elle avait gardé un jardin secret : « ses infiniment petits » : « J’ai conservé les tout petits sujets avec lesquels j’ai commencé. Parce qu’il y a un commencement à tout vous savez. On n’entre pas directement dans la collection, on y entre par toutes sortes d’accidents, j’ai toute une ville de poupées encore. »1
Dans son appartement exigu au dessus du musée, elle a donné vie à des scènes fascinantes en disposant ces milliers d’accessoires dans des placards spécialement aménagés sous la charpente, dans les murs, ou sur des étagères de fortune qui ont fini par envahir l’univers intime de Dina Vierny. De part et d’autre de son lit, une fois passées les piles de livres d’art, le royaume de la poupée reprenait ses droits.
Il s’agit de plus de vingt mille objets, mobilier, maisons de poupée, petits détails qu’elle avait réunis un à un pour recréer dans les trois pièces contiguës à sa chambre et à son bureau de la rue de Grenelle, « sa ville », son univers « ses infiniment petits ».
Chacun des ensembles évoquait une période passionnante de sa vie : la menuiserie était certainement celle de son oncle à Odessa ; la cuisine rappelle celle d’Aristide Maillol dans son mas de Banyuls ; sa plus exceptionnelle création, « Chez Maxim’s » avec les salons, les cuisines et l’arrivée des attelages, rappelle son goût de la vie et son rire inimitable. Enfin, telle paire de lustres en bronze doré et verre rappelle son goût de la qualité, telle gousse d’ail miniature qu’elle avait repérée et achetée chez nous, il y a vingt ans, rappelle sa curiosité et les nombreux petits silex qu’elle ramassait et qu’elle peignait pour recréer les quartiers de viande du boucher rappellent qu’elle fréquenta les surréalistes parisiens.
Cette « ville » va aujourd’hui rejoindre d’autres collections. Les heureux futurs dépositaires de ces objets, se souviendront qu’ils ont tous une âme, du plus petit au plus cher d’entre eux.
Les pièces vides de l’appartement vont maintenant accueillir la riche documentation du musée Maillol. Que ses deux fils, Olivier et Bertrand, soient remerciés pour le témoignage de leur confiance et de leur amitié en me confiant la dispersion de la collection la plus intime de leur mère : Dina Vierny.
Jean-Pierre Lelièvre
Commissaire-Priseur

Reconstitution d'une composition conçue par Dina Vierny, elle-même
[1] Alain Jaubert,
Dina Vierny, Histoire de ma vie racontée à Alain Jaubert, éd. Gallimard Témoin de l’Art, octobre 2009.